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24 avril 2020 5 24 /04 /avril /2020 14:56

 

 

Chemin 2019 (photo privée jmg)

 

 

Je m’arrêtai net et me planquai sur le bas côté derrière un début de haie. La skoda bleue de la gendarmerie était garée pile à l’intersection de la route départementale et du chemin de terre qui m’aurait permis de rejoindre Saint-Julien.

 

Le problème, c’est que je me trouvais à bien plus d’un kilomètre de mon domicile!  Avais-je été dénoncé par le voisin? Il m’avait vu partir et savait où je me promenais habituellement. Avais-je été repéré par l’hélico qui un peu plus tôt avait survolé la campagne? Surpris par un drone fureteur  que je n’aurais pas entendu ? Tout était possible!

 

Le risque était  qu’arrive derrière moi la patrouille vététiste. On m’avait dit qu’à Rosières, ils en avait créé une, justement pour choper les randonneurs qui ne respectaient pas les règles du confinement. Dans ce cas, j’étais fait comme un rat! J’aurais droit à mon amende de 135 euros et à la réprimande humiliante des gendarmes,  « Monsieur, à votre âge, quand même! »… Et puis, surtout, l’histoire ferait le tour de Saint-Julien, « lui, vous vous rendez compte, un monsieur si sérieux! On n’aurait jamais cru! » …La honte quoi! Seule solution   , revenir  sur mes pas, une centaine de mètres, et  prendre tout de suite a droite le petit sentier escarpé qui longeait  la ravine. Il me conduirait à la ferme des Toines. De là, je retrouverais un autre chemin et je pourrais traverser la départementale plus loin, hors de la  vue  des flics.

 

Descente  difficile. Je n’avais pas les bonnes chaussures. Mon pied glissait sur le sol sec et raviné.. Des années que je n’étais pas venu ici! Personne d’ailleurs n’y venait jamais. Les Toines, comme on les appelait au village, n’étaient pas de ceux qu’on aimait approcher. Cette mauvaise réputation s’était transmise  de pères en fils depuis des générations jusqu’au dernier Toine,  un vieux garçon, l’ultime rejeton de la lignée, qui s’occupait seul de l’exploitation après la mort de ses parents.

 

Le sentier débouchait sur le côté nord de la ferme. Ensuite il  fallait  passer devant l’immense cour ouverte. La traversée de l’enfer! Une effroyable puanteur vous saisissait  qui vous donnait  envie de vomir. C’était un bordel invraisemblable de carcasses de voitures, de bidons éventrés, de cageots démembrés, d’amas de tuiles, de tas de pneus usagés plus ou moins recouverts par des bâches en plastique.   On trouvait là  brouettes,  fourches,  bêches, pioches, binettes, herses. enfin tout ce qui peut exister comme outils ou matériels agricoles divers laissés  au hasard, comme à l’abandon. Et tout était cassé, ébréché, édenté, rouillé, souillé. Sous un hangar à moitié écroulé on  apercevait deux tracteurs graisseux, hors d’âge dont l'un, le plus petit, bancal, avec une de ses roues tordue.

 

Je n’ai vu le chien que trop tard, quand il prit son élan pour me sauter à la gorge. Cet énorme beauceron avait eu le vice de ne pas aboyer. Sous le choc, mes jambes  fléchirent. J’essayai de tenir mes bras le plus tendus possible pour éloigner mon visage de ses crocs et nous roulâmes au sol, presque enlacés, dans un nuage de poussière. Je me mis à trembler, le chien était trop fort que moi, je ne pourrais tenir longtemps. J’étais perdu. Je me suis pensé, c’est trop con de finir ainsi! Déchiqueté par un clébard!

 

Il y eut cette détonation et l’effroyable hurlement. Le corps de la bête se raidit, puis devint inerte. Plus rien. Je pouvais relâcher mon étreinte. J’avais vaincu le fauve. En vrai,  le Toine, attiré par le bruit, était sorti sur le pas de sa porte avec son fusil. Bien que voulant atteindre le visiteur inconnu, il avait tiré dans le tas et occis son chien du premier coup. Le Toine n' était pas maladroit, bien au contraire, mais à cette heure de la journée, il avait déjà pas mal picolé.  Maintenant, hébété, il constatait les dégâts, arme baissée.

 

Mu par un instinct de survie, je me relevai d’un bond dont je ne me serais pas cru capable. Je me jetai sur lui pour lui arracher son fusil avant qu’il ne reprenne ses esprits.

 

Le Toine n’offrit pas de résistance.  Il me regardait l’air absent.  Je me suis dit que ce serait trop long de tout lui expliquer et que de toute façon il ne comprendrait pas. Il y avait désormais ce chien mort entre nous.  Une chose qu’il ne pourrait jamais me pardonner.  Comme si la perte de son chien avait enlevé tout sens à sa vie. Avait-il même encore envie de vivre? J’ai appuyé sur la gâchette. Oubliant de vérifier, dans le feu de l’action, que le fusil était bien un fusil à deux coups. Heureusement, il l’était. Le Toine pivota sur lui-même, sans un cri et s’écroula sur le cadavre de son chien.

 

Ensuite j’ai voulu traîner les deux corps dans la fosse à purin.  J’en avais fini avec le chien, ce ne fut pas chose facile, un beauceron c'est lourd, quand j’ai entendu au loin des rires  et le couinement caractéristique de freins  trop brusquement sollicités. Merde! Ça pouvait être la brigade vététiste! Manquait plus qu’eux! Vite, je suis rentré à l’intérieur de la ferme. La porte du petit vestibule avait été enlevée, on accédait directement  à une  sombre cuisine. J’aperçus  posés sur la table au milieu de  bols, de  verres et d’ assiettes sales, deux  fusils, canons  relevés. Sûr que le Toine, il l’aimait la chasse! Je m’assurai  cette fois qu’ils étaient bien chargés et à deux coups. Je choisis celui qui  semblait en meilleur état et posai  l’autre contre le mur près de l’étroite fenêtre qui donnait sur la cour. Je la laissai ouverte, mais fermai les volets juste ce qu’il fallait pour ne pas être vu,  prenant soin cependant de garder un espace suffisant au mouvement du canon lorsqu’il suivrait sa cible. J’étais prêt.

 

Les voix se rapprochèrent. Deux gendarmes casqués bavardant tranquillement apparurent sur leur VTT. Insouciants, ils jouaient en rigolant les équilibristes, contournant les obstacles dans le capharnaüm de la cour, se défiant  à qui mettrait pied à terre le dernier. Sûrement de jeunes gendarmes pour s’amuser ainsi! Mais ils se rapprochaient dangereusement du corps du Toine encore masqué par des piles de tuiles. J’étais désolé pour eux, mais c’était le moment ou jamais. Je fis feu deux fois. 

 

Je suis assez doué au tir. Le second gendarme surpris, empêtré dans son vélo n’avait pas eu le temps de sortir son arme.  Je m’approchai  des corps. Comme prévu, ils étaient jeunes, peut-être des stagiaires, un garçon et une fille, morts sur le coup. C’était mieux! Ça m’aurait été pénible de devoir les achever.

 

Maintenant, Il me restait le plus dur à faire, trainer les deux nouveaux cadavres dans la fosse à purin près du chien. Et y mettre aussi celui du Toine. Et puis avec une fourche  arranger le tout pour  que rien ne dépasse à la surface. Moi qui avait en horreur tout ce qui touchait au jardinage j’étais déjà  puni!

 

Mais avant il fallait que je souffle un peu. Tout était allé si vite. J’étais épuisé! Pris dans l’action, je n’avais pas eu le temps de réfléchir.  Et pourtant, il me fallait réfléchir. J’avais commis mes crimes sans préméditation. Mais ça ne devait pas m’empêcher de méditer après! Il me fallait trouver un plan malin pour m’en sortir.  Et là,  j’ai eu l’idée! Faire croire à un coup de folie du Toine! Il aurait tué les gendarmes et ensuite se serait suicidé. Simplet, mais plausible! Le Toine était  célibataire, alcoolique,  dépressif et agriculteur… Son cas devait cocher toutes les cases des probabilités statistiques annuelles  de la police et de la gendarmerie. On n’irait pas chercher plus loin: un dommage collatéral du malaise du monde agricole! Voilà, le tour était joué! Il ne me restait plus qu’à arranger la scène du crime…  Du boulot certes, mais qui m’évitait la corvée des corps et de la fosse à purin. C’était un plan plus intello et bien moins physique qui convenait mieux à mon tempérament. J’en aurai souri si la situation n’avait pas été aussi tragique…

 

Ça me prit  quand même du temps,  effacer mes empreintes,  mettre celles du Toine sur les fusils,  positionner les corps et les choses comme il convenait, nettoyer mes vêtements. Bien sûr, il y avait des points faibles à mon scénario. Pourquoi le Toine avait-il jeté son chien dans la fosse à purin? Pourquoi s’était-il tiré une balle dans la tête en tenant son fusil de manière aussi peu académique? Les experts de la gendarmerie en psychologie criminelle et en balistique risquaient d’y perdre leur latin! Je me rassurais  en me disant que toute affaire criminelle comporte sa part de mystère et qu’en ces temps difficiles  la police avait d’autres chats à fouetter. C’était même le bon moment pour commettre un crime! Et puis  j’avais de solides atouts: personne ne savait que j’étais ici et  je n’avais aucun mobile…

Cependant je devais faire gaffe. Pas d’oubli imbécile, de petite erreur d’inattention!   On voit souvent ça dans les romans policiers, le coupable  pense à tout et se fait prendre pour un rien au dernier moment. Le diable se cache dans les détails!

 

Le travail terminé, j’ai eu très soif…Normal, le moment avait été particulièrement chaud!  Et j’avoue, une idée idiote m’a traversé l’esprit, le Toine doit tenir des bières au frais dans son frigo, c’est sûr… Et tu l’as bien méritée ta mousse! Je me suis ressaisis, ce n’aurait pas été raisonnable.  Je devais vider les lieux au plus vite! 

 

Mais, avant, il  me fallait faire les choses dans les règles. Question de probité morale ou d’honnêteté intellectuelle, je ne sais trop… Si  maintenant, bêtement, au retour, je me prenais une amende de 135 euros, tous ces malheureux innocents seraient morts pour rien. Absurde! Impensable! Je n’en fermerais plus  l’œil de la nuit! Par respect, je leur devais de rentrer chez moi en toute légalité.

 

En rejoignant la ferme des Toines, je m’étais mis  à moins d’un kilomètre  à vol d’oiseau de mon domicile. Sur ce point, j’étais donc dans les clous, mais, après tout ce mic-mac,  j’avais  bien sûr largement dépassé l’heure où j’aurais du rentrer.

Je pris donc le temps de remplir soigneusement sur un rebord de table de la cuisine du Toine une nouvelle attestation de déplacement dérogatoire. J’en porte toujours une vierge sur moi, au cas où… J’inscrivis mon nom, mon prénom, ma date de naissance, je mis une nouvelle heure de sortie cohérente, je datais, signais et cochais la case déplacements brefs liés à l’activité physique… Et de l’activité, j’en avais eu ma dose!

Je mis l’attestation dans ma poche. Je pouvais finir ma ballade l’esprit tranquille. J’étais conforme. Je quittai la cuisine en laissant la porte ouverte. Certainement, le Toine  allant se suicider n’aurait pas pris la peine de la fermer.  Je traversai  la cour et m’éloignai en direction du bourg.

 

Avant d’arriver aux premières maisons, j’enfonçai  ma casquette au ras des oreilles et je mis mon masque, prenant soin de bien couvrir le nez. Il était préférable que je rentre chez moi incognito.

 

 

 

 

 

 

 

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12 janvier 2020 7 12 /01 /janvier /2020 16:15
ceci n'est pas un corbeau, art home, sept 2016 (photo privée jmg)

 

Un petit écureuil  s’arrête sur une haute branche.  Au pied de l’arbre, un renard qui l’observe lui dit…

 

- Et bonjour, Monsieur l' Ecureuil !  Que vous êtes joli, que vous me semblez beau! Sans mentir si votre…

Le petit écureuil, qui connaît ses classiques, à ces mots l’interrompt,

- Maître Renard, que me contez-vous là? Je ne suis pas corbeau et n’ai point de fromage!

- C’est vrai, répond  le renard, mais pourquoi inventer une nouvelle fable? Je n’aime pas les noisettes.

 

Moralité: comprenne qui pourra.

 

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18 décembre 2019 3 18 /12 /décembre /2019 10:53
Penseur de j'aioubliéqui, Expo Venise sept 2017 (photo privée jmg)

 

 

Je savais pas trop quoi faire ce soir-là. J’ai ouvert Télérama. Il signalait un Rohmer sur Arte et un Tarantino sur la une. J’ai choisi Tarantino.  Ma vie a basculé…    C’était « Django Unchained », ça m’a  plu et ça m’a donné des idées.

 

La fin surtout, quand les méchants sont punis, que tout explose. Alors, heureux, mission accomplie, justice faite,  Django sapé comme un seigneur,  rejoint sa nana qui applaudit. Je me suis levé  de mon fauteuil et moi aussi j’ai applaudi. Et cette nuit, pour une fois, j’ai bien dormi.

Au matin,  je n’étais plus le même homme, j’étais Lulu Unchained. Mon prénom, c’est Lucien.

 

Je me suis procuré une arme, un petit révolver, presque un jouet. Dans le quartier  Beaubrun,  c’est facile, quand on y met le prix.  J’ai appris à tirer.  Facile aussi. J’ai appris seul, en prenant mes infos sur Internet. Et je me suis entrainé. Il y a plein de coins tranquilles dans la campagne, autour de Saint-Etienne. Je les connais par coeur depuis le temps que  je m’y balade. Seul, toujours seul. J’aime pas la compagnie.  Et puis un jour, je me suis senti prêt. J’ai mis une perruque, de  fausses moustaches, des gants. un blouson passe-partout, sans oublier, dans une poche, un petit sac souple à provisions gris.  Et je suis monté dans le tram. A Saint-Etienne, le tram, c'est une institution.

 

 

Ça fait longtemps que j’ ai envie de me faire un de ces gars à capuche, écouteurs  vissés sur les oreilles, affalé, sur une banquette du tram, les pieds posés sur celle  d'en face  et qui vous regarde  d’un air mauvais quand vous osez le  déranger. J’en ai ras la casquette de ces mauvaises manières.

C’est même devenu  au fil du temps une obsession. Pendant 30 ans, cinq  jours sur sept, j’ai dû prendre le tram,  matin et soir, pour le boulot  et  ça a été une humiliation, une  souffrance quotidienne de les voir me narguer, sûrs de leur force, et de ne pouvoir rien dire, rien faire  par crainte d’en prendre une. C’est vrai que physiquement je ne suis pas très costaud. Pas du tout du genre  à impressionner les foules. A cause de ça, toute ma vie, j’ai été obligé de baisser les yeux, de me taire. J’ai dû subir l’arrogance et le mépris des forts, des gros, des épais, des corpulents, des tout en muscles. Dans la jungle urbaine, je ne fais pas le poids, je n’existe pas. Au point même que parfois,  il m’est arrivé de faire le trajet à pied, et pourtant ça fait une sacrée  trotte de la Terrasse à Bellevue, tellement les gars à capuche, je les supportais plus..

 

Maintenant c’est fini. Avec mon petit révolver, c’est moi le plus fort. Je vais régler mes comptes. Je vais enfin prendre le tram pour mon plaisir.  

 

Je lui ai demandé  poliment d’enlever ses pieds de la banquette. Je lui ai dit  poliment que je voulais m’asseoir. Oui, m'asseoir, là, justement où il avait posé ses pieds. Ça s’est passé exactement comme je l’avais prévu. Il  m’a à peine regardé  et m’a dit de me casser. Il  a dit très précisément, Casse-toi grand-père!   En plus d’être maigre, je suis vieux. Alors, j’ai insisté et j'ai commencé à lui faire la leçon, les places assises, jeune homme, ne sont pas faites pour qu’on y pose les pieds... Intérieurement je jubilais. Je savais comment il allait réagir et j'attendais cette réaction avec une  impatience gourmande. Quand il s’est  levé, l’oeil mauvais, menaçant, sans doute voulait-il me  donner un méchant coup de boule,  j’ai sorti le petit  révolver de ma poche.

 

Ce fut comme un miracle. Le gars à capuche s’est rassis, s’est dégonflé au sens propre du terme, est redevenu  le petit garçon qu’il n’aurait jamais dûcesser d’ être, balbutiant des excuses, sans doute pissant  dans sa culotte.  Et  j’avoue avoir pris du plaisir à voir ses yeux incrédules lorsque le coup est parti. Secrètement, en moi même, comme la femme à Django, j’ai applaudi. Le méchant à capuche était enfin puni. Dans le tram, bien sûr, personne n’a pipé mot.  J’ai dit tout fort, ne vous inquiétez pas, Mesdames, Messieurs, je travaille pas à la chaine, je tue à l’unité. J’avais lu quelque part, peut-être dans Télérama, qu’un peu d’humour   fait passer en douce la violence. Personne dans le tram n’a ri. Je suis descendu place Marengo. et un peu plus loin, hors du champ des caméras de surveillance que  le maire LR a fait poser partout dans le centre ville, j’ai rangé mon déguisement, blouson compris, dans mon sac souple à provisions gris.

 

Dans les mois qui ont suivi, j’en ai buté quelques uns de ces gars à capuche aux pieds posés sur les banquettes. J’ occupais ma retraite.  Le temps passait vite. Par précaution, pour ne pas me faire prendre. j’espaçais mes petites exécutions, je changeais de stations, d’heures, de jours, de lignes.

Je me suis mis à faire la une des journaux, on m’appelait le « tram killer », le « serial capuche »  et même, dans une revue littéraire, ça, j'avais bien aimé,  "l’homme qui n’aimait pas qu’on pose les pieds sur les banquettes de la STAS", (ndlr: l’équivalent stéphanois de la RATP). Grisé par la célébrité, j’aurais pu donner une autre dimension à mon entreprise, faire exploser tout un tram par exemple, mais ça faisait trop de victimes innocentes, la femme à Django n'aurait pas aimé, et puis je n’avais pas les moyens de Tarantino...

 

 A la longue, je me suis lassé..  J’ai pris moins de plaisir…J’ai réfléchi aussi… C’était quand même intellectuellement limite de tuer au motif du savoir-vivre. Dans les médias, certains commençaient à m’appeler « Monsieur propre » et j’éprouvais une réelle gêne à être devenu le justicier des incivilités, l’icône des partis d’ordre. L’ordre, la morale, c’était pas trop mon truc. J’avais tué pour mon compte personnel, pour des  raisons intimes, pas pour la société…   Et puis, à force de voir leurs yeux incrédules quand je pointais sur leur coeur mon petit révolver,  je m’étais mis un peu  à les aimer ces petits gars à capuche. Je devais arrêter.

 

Un jour, sans trop savoir pourquoi je me suis assis dans le tram et j’ai posé mes pieds sur la banquette d’en face.  Un vieux con pas très costaud est venu me demander de les enlever et s’est mis à me faire la leçon, à votre âge, Monsieur, vous n’avez pas honte de… Je lui ai dit, casse-toi grand-père,  et comme il insistait, j’ai sorti mon révolver et j’ai tiré. Et j’avoue avoir pris du plaisir à voir ses yeux incrédules lorsque le coup est parti.   Personne dans le tram n’a pipé mot. J’ai plaisanté, vous en faites pas Mesdames, Messieurs, un coup de feu ça va, deux coups, bonjour les  dégâts ! Personne n’a ri  Mais je  savais par expérience que dans les transports en commun   les gens n’ont pas d’humour. Je suis descendu à Marengo. Chez moi,  j’ai brûlé tous mes déguisements. Il y en avait un stock.  Le soir, j’ai regardé le Rohmer que j’avais pris soin d’enregistrer. C’était « Le genou de Claire», et ça m’a  plu. La nuit, j’ai bien dormi. Au matin, j’étais un autre homme. J’ai fait mes bagages et  je suis parti m’installer sur les bords du lac d’Annecy.

 

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2 décembre 2019 1 02 /12 /décembre /2019 14:09

 

Home Art, novembre 2019 (photo privée jmg)

 

 

Tout le jour, il a fait un temps exécrable.  Le vent a renversé les chaises de jardin en plastique bleu.

 

Je suis comme un vieil enfant, peureux des choses, inquiet des bruits, hanté de mauvais rêves, peut-être mes souvenirs...

 

 

 

 

Et aussi je suis triste.

 

Il y avait ce petit livre oublié sur la table. Je l’ai ouvert. Et tes mots tristes m’ont consolé. J’avais un compagnon de route pour affronter la nuit.

 

          Dors un peu, ô mon âme, dors!

          Profites-en, allez!

          Dors un peu!

          Il ne te reste plus beaucoup de temps!

          Allons, dors!

          C’est aujourd’hui la veille de ne jamais partir!

 

  Fernando Pessoa (Bureau de tabac)

 

 

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22 novembre 2019 5 22 /11 /novembre /2019 11:12

 

 

 

 

- C’est normal, Madame,   le deuxième lapin, il n’a pas de bouquet dans la main?

Je relève  la tête et soulève le menton du reposoir, conscient du ridicule   de poser à mon âge une telle question.

 

- Oui, oui c’est normal, Monsieur, ne vous faites pas de soucis!  Reposez bien votre menton , plaquez  votre front et regardez de nouveau dans la lunette et dites- moi quand vous n’en verrez plus qu’un… de lapin.

 

Elle a dit ça un peu en se moquant et maintenant elle tourne doucement la molette de la lunette en sens inverse.

Les deux lapins, celui avec bouquet et l’autre sans, se rapprochent,  se superposent     Je m’écrie triomphant, ça y est,  j’en vois plus qu’un! Et c’est le lapin qui tient dans la main un bouquet.

 

 

Mais du bouquet, à mon orthoptiste, de toute la séance, je n’en parlerai plus. Trop peur qu'elle se moque une nouvelle fois! Je n’en pense pas moins, je ne comprends toujours pas, et ça me turlupine: pourquoi le deuxième lapin, qui est en fait le premier, mais que je vois en double quand l’orthoptiste fait tourner sa molette n’a plus de bouquet dans la main puisque le premier, le modèle,  l’unique, le vrai en a un de bouquet? Mes yeux dédoubleraient les lapins, mais pas les bouquets! Comment est-ce possible? Que me cache cette sournoise orthoptiste? Vais-je vers une nouvelle complication oculaire?

 

 

                                                 Epilogue

 

  

- Dans la patte!

- Quoi dans la patte?

- Les lapins n’ont pas de mains, me corrige ma femme, une ancienne institutrice, à qui je viens de raconter l’histoire du lapin au bouquet. Un lapin ne peut tenir un  bouquet que dans sa patte!.

Agacé, je lui réponds que patte ou pas patte, ce n’est vraiment pas le problème et que présentement je me retrouve à l’hôpital avec une patte dans le plâtre!

 

Le seul problème, c’était que le cabinet de mon orthoptiste se trouvait au 5 ème étage d’un immeuble ancien et que pour redescendre après la consultation, il me fallait utiliser un ascenseur. Bien trop lent et trop exigu pour moi, j’en avais fait l’expérience à la montée. Je suis claustrophobe (ça se soigne aussi, je sais, mais je peux pas tout soigner…).

 

Bref, par précaution donc, pour m’éviter toute bouffée d’angoisse inutile j’avais préféré prendre l’escalier.

Les deux premières marches  m’ont été fatales… En vrai, il n’y en avait qu’une.

 

 

 

 

 

 

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22 novembre 2019 5 22 /11 /novembre /2019 09:24

 

Stade Bordeaux, septembre 2019 (photo privée jmg)

 

Lui, qui ne connaissait rien au football, voyait dans  cette architecture  une réplique bétonnée de la forêt des Landes.

 

Je lui disais, non, c‘est un orgue géant, une caisse de résonance, des tuyaux par lesquels montent les chants des supporters.

 

Imagine, par delà ces tribunes,  le latéral droit qui court le long de sa ligne de touche, qui remonte le ballon, qui va centrer et cette rumeur  qui enfle, le porte d’un espoir fou, c’est sûr, on va marquer!

.

On a marqué, on crie, on lève les bras, on saute,  emporté par des vagues de foule. On ne touche plus terre.

  

Imagine aussi la peur dans les dernières secondes, on ne tient la victoire que d’un but et tout peut basculer,.un dernier contre, un coup franc,  un malheureux corner, ou pire ce terrible silence d’avant un pénalty. On retient son souffle, on regarde sa montre, on siffle, on siffle, on siffle encore pour alerter cet  arbitre imbécile qu’il  est temps de siffler la fin de la partie.

 

C’est fait. Il a sifflé, on a gagné. On est heureux De l’enceinte  sort la clameur libératrice. On l’entendra des kilomètres à la ronde sur tous les bords de la Garonne.

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14 novembre 2019 4 14 /11 /novembre /2019 09:22
marée haute, Pyla sur Mer, sept 2019 (photo privée jmg)

 

Partout le long de l’esplanade, les badauds sont venus en nombre voir jusqu’où montait l’océan, s’il recouvrirait la chaussée et viendrait même jusqu’aux bancs. On rit comme des enfants de l’imprudent surpris par une vague. Qui s’est approché pour prendre une photo et revient le pantalon  trempé. C’est qu’avec le coucher  du soleil, le spectacle  est magnifique. On veut garder un souvenir.

 

A 19h 54 par magie la mer se calme, les vagues ne font plus aucun bruit.  Alors, en silence, chacun s’en va de son côté.

 

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4 novembre 2019 1 04 /11 /novembre /2019 09:10
Where are my keys? Art Home, juin 2019 (photo privée jmg)

 

Il se frotte  les mains, Il est heureux, il ne verra  plus le temps passer. Il va s’occuper de tout remettre en ordre. Ça prendra du temps, dit-il, mais on en gagnera, chaque chose aura sa place.

   

D’abord je consoliderai  la toiture,  je repeindrai les murs, remplacerai  la porte, poserai un carrelage, oui du carrelage moins salissant…Ensuite je m’organiserai,  il y aura ici un meuble à chaussures, là le placard à balais, dans ce coin, la cave à vin, dans l’autre le congélateur, et puis partout des étagères, une pour les chapeaux, et  une aussi, et ça j’y tiens, car j’en suis fier, pour  les coupes que j’ai gagnées aux concours de pétanque, et tant pis si elles font un peu kitch!  Je suspendrai aussi à cette poutre la cage à fromages, et puis on laissera la table ronde au centre toujours bien dégagée. C’est important, on y déposera les provisions, les achats du jour, les clés de  voiture. J’aime savoir exactement où on en est!

 

Il n’a pas vu le temps passer… Quelques milliers d’années plus tard, un peu moins peut-être, réchauffement climatique oblige, tout est en ordre. Et personne depuis longtemps ne voit plus le temps passer, Bien sûr, les hommes ont disparu, la terre s’est éteinte, brûlée puis refroidie. Ce n’est plus maintenant qu’un caillou rond,  lisse et propre sur lui qui erre dans  le vide. Il n’y a plus aucune chose à ranger.

 

Seul, un blob  a  survécu. C’est vrai qu’avec son unique cellule, sa mémoire utile et son  absence de cerveau, il avait tout pour durer.

Notre blob avance d’un cm par heure. Sait-il qu’il a l’éternité devant lui pour parcourir  l’infini?

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1 novembre 2019 5 01 /11 /novembre /2019 15:48

 

Péniches, Digoin, août 2019 (photo privée jmg)

 

 

Il y avait là quelques bateaux morts et d’autres encore un peu vivants, mais pas de bateau ivre,  pas de courant, d’indiens et de tohu-bohu triomphant.

C’était Digoin,  ville exotique?

Le long du canal, on prend son temps

J’occupe le temps? Le temps m’occupe? Vaines questions…Je suis le temps.

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28 octobre 2019 1 28 /10 /octobre /2019 10:03
banc public, Orcières Merlette, août 2019 (photo privée jmg)

 

 

Ils regardaient ensemble dans la même direction. Allaient-ils déclarer leur amour? Annoncer leur rupture? Engager un projet immobilier?

 

Lui disait, il faudra se mettre d’accord, combien aurons-nous d’enfants? 

Et elle répondait, trois, j’aimerais bien trois enfants, mais qu’il leur faudrait un appartement traversant. Et que c’était peut-être mieux d’investir à la mer qu’à la montagne.

                                          

Nous les observions, amusés qu’ils regardent ce que nous n’aurions surtout pas regardé, admiratifs aussi, jamais nous n’aurions osé nous asseoir sur ce banc de peur  d’y être vus assis par quelques passants malveillants.

 

C’était un banc sur lequel on ne pouvait être assis qu’au second degré.

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