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24 avril 2020 5 24 /04 /avril /2020 14:56

 

 

Chemin 2019 (photo privée jmg)

 

 

Je m’arrêtai net et me planquai sur le bas côté derrière un début de haie. La skoda bleue de la gendarmerie était garée pile à l’intersection de la route départementale et du chemin de terre qui m’aurait permis de rejoindre Saint-Julien.

 

Le problème, c’est que je me trouvais à bien plus d’un kilomètre de mon domicile!  Avais-je été dénoncé par le voisin? Il m’avait vu partir et savait où je me promenais habituellement. Avais-je été repéré par l’hélico qui un peu plus tôt avait survolé la campagne? Surpris par un drone fureteur  que je n’aurais pas entendu ? Tout était possible!

 

Le risque était  qu’arrive derrière moi la patrouille vététiste. On m’avait dit qu’à Rosières, ils en avait créé une, justement pour choper les randonneurs qui ne respectaient pas les règles du confinement. Dans ce cas, j’étais fait comme un rat! J’aurais droit à mon amende de 135 euros et à la réprimande humiliante des gendarmes,  « Monsieur, à votre âge, quand même! »… Et puis, surtout, l’histoire ferait le tour de Saint-Julien, « lui, vous vous rendez compte, un monsieur si sérieux! On n’aurait jamais cru! » …La honte quoi! Seule solution   , revenir  sur mes pas, une centaine de mètres, et  prendre tout de suite a droite le petit sentier escarpé qui longeait  la ravine. Il me conduirait à la ferme des Toines. De là, je retrouverais un autre chemin et je pourrais traverser la départementale plus loin, hors de la  vue  des flics.

 

Descente  difficile. Je n’avais pas les bonnes chaussures. Mon pied glissait sur le sol sec et raviné.. Des années que je n’étais pas venu ici! Personne d’ailleurs n’y venait jamais. Les Toines, comme on les appelait au village, n’étaient pas de ceux qu’on aimait approcher. Cette mauvaise réputation s’était transmise  de pères en fils depuis des générations jusqu’au dernier Toine,  un vieux garçon, l’ultime rejeton de la lignée, qui s’occupait seul de l’exploitation après la mort de ses parents.

 

Le sentier débouchait sur le côté nord de la ferme. Ensuite il  fallait  passer devant l’immense cour ouverte. La traversée de l’enfer! Une effroyable puanteur vous saisissait  qui vous donnait  envie de vomir. C’était un bordel invraisemblable de carcasses de voitures, de bidons éventrés, de cageots démembrés, d’amas de tuiles, de tas de pneus usagés plus ou moins recouverts par des bâches en plastique.   On trouvait là  brouettes,  fourches,  bêches, pioches, binettes, herses. enfin tout ce qui peut exister comme outils ou matériels agricoles divers laissés  au hasard, comme à l’abandon. Et tout était cassé, ébréché, édenté, rouillé, souillé. Sous un hangar à moitié écroulé on  apercevait deux tracteurs graisseux, hors d’âge dont l'un, le plus petit, bancal, avec une de ses roues tordue.

 

Je n’ai vu le chien que trop tard, quand il prit son élan pour me sauter à la gorge. Cet énorme beauceron avait eu le vice de ne pas aboyer. Sous le choc, mes jambes  fléchirent. J’essayai de tenir mes bras le plus tendus possible pour éloigner mon visage de ses crocs et nous roulâmes au sol, presque enlacés, dans un nuage de poussière. Je me mis à trembler, le chien était trop fort que moi, je ne pourrais tenir longtemps. J’étais perdu. Je me suis pensé, c’est trop con de finir ainsi! Déchiqueté par un clébard!

 

Il y eut cette détonation et l’effroyable hurlement. Le corps de la bête se raidit, puis devint inerte. Plus rien. Je pouvais relâcher mon étreinte. J’avais vaincu le fauve. En vrai,  le Toine, attiré par le bruit, était sorti sur le pas de sa porte avec son fusil. Bien que voulant atteindre le visiteur inconnu, il avait tiré dans le tas et occis son chien du premier coup. Le Toine n' était pas maladroit, bien au contraire, mais à cette heure de la journée, il avait déjà pas mal picolé.  Maintenant, hébété, il constatait les dégâts, arme baissée.

 

Mu par un instinct de survie, je me relevai d’un bond dont je ne me serais pas cru capable. Je me jetai sur lui pour lui arracher son fusil avant qu’il ne reprenne ses esprits.

 

Le Toine n’offrit pas de résistance.  Il me regardait l’air absent.  Je me suis dit que ce serait trop long de tout lui expliquer et que de toute façon il ne comprendrait pas. Il y avait désormais ce chien mort entre nous.  Une chose qu’il ne pourrait jamais me pardonner.  Comme si la perte de son chien avait enlevé tout sens à sa vie. Avait-il même encore envie de vivre? J’ai appuyé sur la gâchette. Oubliant de vérifier, dans le feu de l’action, que le fusil était bien un fusil à deux coups. Heureusement, il l’était. Le Toine pivota sur lui-même, sans un cri et s’écroula sur le cadavre de son chien.

 

Ensuite j’ai voulu traîner les deux corps dans la fosse à purin.  J’en avais fini avec le chien, ce ne fut pas chose facile, un beauceron c'est lourd, quand j’ai entendu au loin des rires  et le couinement caractéristique de freins  trop brusquement sollicités. Merde! Ça pouvait être la brigade vététiste! Manquait plus qu’eux! Vite, je suis rentré à l’intérieur de la ferme. La porte du petit vestibule avait été enlevée, on accédait directement  à une  sombre cuisine. J’aperçus  posés sur la table au milieu de  bols, de  verres et d’ assiettes sales, deux  fusils, canons  relevés. Sûr que le Toine, il l’aimait la chasse! Je m’assurai  cette fois qu’ils étaient bien chargés et à deux coups. Je choisis celui qui  semblait en meilleur état et posai  l’autre contre le mur près de l’étroite fenêtre qui donnait sur la cour. Je la laissai ouverte, mais fermai les volets juste ce qu’il fallait pour ne pas être vu,  prenant soin cependant de garder un espace suffisant au mouvement du canon lorsqu’il suivrait sa cible. J’étais prêt.

 

Les voix se rapprochèrent. Deux gendarmes casqués bavardant tranquillement apparurent sur leur VTT. Insouciants, ils jouaient en rigolant les équilibristes, contournant les obstacles dans le capharnaüm de la cour, se défiant  à qui mettrait pied à terre le dernier. Sûrement de jeunes gendarmes pour s’amuser ainsi! Mais ils se rapprochaient dangereusement du corps du Toine encore masqué par des piles de tuiles. J’étais désolé pour eux, mais c’était le moment ou jamais. Je fis feu deux fois. 

 

Je suis assez doué au tir. Le second gendarme surpris, empêtré dans son vélo n’avait pas eu le temps de sortir son arme.  Je m’approchai  des corps. Comme prévu, ils étaient jeunes, peut-être des stagiaires, un garçon et une fille, morts sur le coup. C’était mieux! Ça m’aurait été pénible de devoir les achever.

 

Maintenant, Il me restait le plus dur à faire, trainer les deux nouveaux cadavres dans la fosse à purin près du chien. Et y mettre aussi celui du Toine. Et puis avec une fourche  arranger le tout pour  que rien ne dépasse à la surface. Moi qui avait en horreur tout ce qui touchait au jardinage j’étais déjà  puni!

 

Mais avant il fallait que je souffle un peu. Tout était allé si vite. J’étais épuisé! Pris dans l’action, je n’avais pas eu le temps de réfléchir.  Et pourtant, il me fallait réfléchir. J’avais commis mes crimes sans préméditation. Mais ça ne devait pas m’empêcher de méditer après! Il me fallait trouver un plan malin pour m’en sortir.  Et là,  j’ai eu l’idée! Faire croire à un coup de folie du Toine! Il aurait tué les gendarmes et ensuite se serait suicidé. Simplet, mais plausible! Le Toine était  célibataire, alcoolique,  dépressif et agriculteur… Son cas devait cocher toutes les cases des probabilités statistiques annuelles  de la police et de la gendarmerie. On n’irait pas chercher plus loin: un dommage collatéral du malaise du monde agricole! Voilà, le tour était joué! Il ne me restait plus qu’à arranger la scène du crime…  Du boulot certes, mais qui m’évitait la corvée des corps et de la fosse à purin. C’était un plan plus intello et bien moins physique qui convenait mieux à mon tempérament. J’en aurai souri si la situation n’avait pas été aussi tragique…

 

Ça me prit  quand même du temps,  effacer mes empreintes,  mettre celles du Toine sur les fusils,  positionner les corps et les choses comme il convenait, nettoyer mes vêtements. Bien sûr, il y avait des points faibles à mon scénario. Pourquoi le Toine avait-il jeté son chien dans la fosse à purin? Pourquoi s’était-il tiré une balle dans la tête en tenant son fusil de manière aussi peu académique? Les experts de la gendarmerie en psychologie criminelle et en balistique risquaient d’y perdre leur latin! Je me rassurais  en me disant que toute affaire criminelle comporte sa part de mystère et qu’en ces temps difficiles  la police avait d’autres chats à fouetter. C’était même le bon moment pour commettre un crime! Et puis  j’avais de solides atouts: personne ne savait que j’étais ici et  je n’avais aucun mobile…

Cependant je devais faire gaffe. Pas d’oubli imbécile, de petite erreur d’inattention!   On voit souvent ça dans les romans policiers, le coupable  pense à tout et se fait prendre pour un rien au dernier moment. Le diable se cache dans les détails!

 

Le travail terminé, j’ai eu très soif…Normal, le moment avait été particulièrement chaud!  Et j’avoue, une idée idiote m’a traversé l’esprit, le Toine doit tenir des bières au frais dans son frigo, c’est sûr… Et tu l’as bien méritée ta mousse! Je me suis ressaisis, ce n’aurait pas été raisonnable.  Je devais vider les lieux au plus vite! 

 

Mais, avant, il  me fallait faire les choses dans les règles. Question de probité morale ou d’honnêteté intellectuelle, je ne sais trop… Si  maintenant, bêtement, au retour, je me prenais une amende de 135 euros, tous ces malheureux innocents seraient morts pour rien. Absurde! Impensable! Je n’en fermerais plus  l’œil de la nuit! Par respect, je leur devais de rentrer chez moi en toute légalité.

 

En rejoignant la ferme des Toines, je m’étais mis  à moins d’un kilomètre  à vol d’oiseau de mon domicile. Sur ce point, j’étais donc dans les clous, mais, après tout ce mic-mac,  j’avais  bien sûr largement dépassé l’heure où j’aurais du rentrer.

Je pris donc le temps de remplir soigneusement sur un rebord de table de la cuisine du Toine une nouvelle attestation de déplacement dérogatoire. J’en porte toujours une vierge sur moi, au cas où… J’inscrivis mon nom, mon prénom, ma date de naissance, je mis une nouvelle heure de sortie cohérente, je datais, signais et cochais la case déplacements brefs liés à l’activité physique… Et de l’activité, j’en avais eu ma dose!

Je mis l’attestation dans ma poche. Je pouvais finir ma ballade l’esprit tranquille. J’étais conforme. Je quittai la cuisine en laissant la porte ouverte. Certainement, le Toine  allant se suicider n’aurait pas pris la peine de la fermer.  Je traversai  la cour et m’éloignai en direction du bourg.

 

Avant d’arriver aux premières maisons, j’enfonçai  ma casquette au ras des oreilles et je mis mon masque, prenant soin de bien couvrir le nez. Il était préférable que je rentre chez moi incognito.

 

 

 

 

 

 

 

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