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22 juin 2021 2 22 /06 /juin /2021 07:12
Stade Bernabéu, Madrid 1978 (photo privée jmg)

 

Le coach me fait entrer en jeu dans les dernières minutes. L'équipe mène d’un but. Il faut préserver le score, il a dit. Alors on  se contentera de faire circuler le ballon,  une sorte de passe à dix, sans rien vraiment tenter.

Moi, ça me va, je n’aime pas humilier l’adversaire.  Un but d’avance, c’est suffisant. On a les trois points du match. Et puis gagner du temps, je sais faire. Quand je reçois le ballon,  je le garde pour moi tout seul, je danse autour. Je m'explique: calé près de la ligne de touche,  je fais des petits dribbles sur place, petits pas en avant, petits pas en arrière, petits  pas à droite, petits pas à gauche… 

Toujours des petits pas, c’est très important, il ne faut surtout pas que le ballon s’échappe de l’espace, le plus réduit possible, laissé entre les  pieds. L’astuce, c’est de bouger, tout en restant immobile.  En quelque sorte, faire semblant de jouer.

Inévitablement, à la longue, les deux puis les trois défenseurs qui sont sur moi, collés comme des mouches, s’agacent, incapables de comprendre que la figure de jeu que je leur impose exige une infinie patience.  Il y en toujours un,  trop pressé d’en finir, qui au lieu de toucher le ballon me touche. Et dans ces moments là, il ne  faut pas beaucoup me toucher … 

Je m'écroule donc,  en hurlant de douleur et le plus fort possible pour prendre à témoin l’arbitre, les bancs de touche, le public et le monde entier de l’intolérable agression. Je reste au sol  en me tenant une cheville ou un genou, et  même si je n’ai  que peu mal, je me tourne vers l’arbitre avec de vraies larmes dans les yeux. Joueur sensible, touché et touchant. Attaquant pas très athlétique, physique d’adolescent dit Léa,  et comme je n’en rajoute pas trop, que je ne roule pas sur moi-même dix fois de suite, j’attire la sympathie de l’arbitre. Je suis le type même de joueur que dans les stages de formation on leur demande de protéger. Dans une rencontre, il faut toujours protéger l’artiste, on leur a dit.  Ici l’artiste, à terre, à l’évidence, c’est moi! 

Mes partenaires accourent  en faisant de grands gestes  comme si l’ennemi voulait m’achever. Il en faut peu pour que ça dégénère. On frôle l’incident.  Comme je n’aime pas la bagarre, alors je me relève, remonte mes chaussettes, réajuste mes protège-tibia, tape sur les épaules ou dans le dos de mes coéquipiers pour calmer les esprits. dis à l’arbitre que tout va bien et serre la main de la brute qui m’a  agressé. J’ai le beau rôle. Même sur les terrains adverses, souvent dans ces moments, après qu’il m’a hué,  le public  m’applaudit. 

Tout ça prend du temps. Beaucoup de temps. Du temps plus ou moins décompté. L’arbitre,  lorsque les esprits s’échauffent, est  pressé d’en finir!  

Je suis un joueur précieux en fin de match, le petit maître des horloges. C’est le coach qui le dit. Pas en ces  termes bien sûr… Un coach au foot ne fait jamais dans la poésie.

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