Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
24 avril 2020 5 24 /04 /avril /2020 14:56

 

 

Chemin 2019 (photo privée jmg)

 

 

Je m’arrêtai net et me planquai sur le bas côté derrière un début de haie. La skoda bleue de la gendarmerie était garée pile à l’intersection de la route départementale et du chemin de terre qui m’aurait permis de rejoindre Saint-Julien.

 

Le problème, c’est que je me trouvais à bien plus d’un kilomètre de mon domicile!  Avais-je été dénoncé par le voisin? Il m’avait vu partir et savait où je me promenais habituellement. Avais-je été repéré par l’hélico qui un peu plus tôt avait survolé la campagne? Surpris par un drone fureteur  que je n’aurais pas entendu ? Tout était possible!

 

Le risque était  qu’arrive derrière moi la patrouille vététiste. On m’avait dit qu’à Rosières, ils en avait créé une, justement pour choper les randonneurs qui ne respectaient pas les règles du confinement. Dans ce cas, j’étais fait comme un rat! J’aurais droit à mon amende de 135 euros et à la réprimande humiliante des gendarmes,  « Monsieur, à votre âge, quand même! »… Et puis, surtout, l’histoire ferait le tour de Saint-Julien, « lui, vous vous rendez compte, un monsieur si sérieux! On n’aurait jamais cru! » …La honte quoi! Seule solution   , revenir  sur mes pas, une centaine de mètres, et  prendre tout de suite a droite le petit sentier escarpé qui longeait  la ravine. Il me conduirait à la ferme des Toines. De là, je retrouverais un autre chemin et je pourrais traverser la départementale plus loin, hors de la  vue  des flics.

 

Descente  difficile. Je n’avais pas les bonnes chaussures. Mon pied glissait sur le sol sec et raviné.. Des années que je n’étais pas venu ici! Personne d’ailleurs n’y venait jamais. Les Toines, comme on les appelait au village, n’étaient pas de ceux qu’on aimait approcher. Cette mauvaise réputation s’était transmise  de pères en fils depuis des générations jusqu’au dernier Toine,  un vieux garçon, l’ultime rejeton de la lignée, qui s’occupait seul de l’exploitation après la mort de ses parents.

 

Le sentier débouchait sur le côté nord de la ferme. Ensuite il  fallait  passer devant l’immense cour ouverte. La traversée de l’enfer! Une effroyable puanteur vous saisissait  qui vous donnait  envie de vomir. C’était un bordel invraisemblable de carcasses de voitures, de bidons éventrés, de cageots démembrés, d’amas de tuiles, de tas de pneus usagés plus ou moins recouverts par des bâches en plastique.   On trouvait là  brouettes,  fourches,  bêches, pioches, binettes, herses. enfin tout ce qui peut exister comme outils ou matériels agricoles divers laissés  au hasard, comme à l’abandon. Et tout était cassé, ébréché, édenté, rouillé, souillé. Sous un hangar à moitié écroulé on  apercevait deux tracteurs graisseux, hors d’âge dont l'un, le plus petit, bancal, avec une de ses roues tordue.

 

Je n’ai vu le chien que trop tard, quand il prit son élan pour me sauter à la gorge. Cet énorme beauceron avait eu le vice de ne pas aboyer. Sous le choc, mes jambes  fléchirent. J’essayai de tenir mes bras le plus tendus possible pour éloigner mon visage de ses crocs et nous roulâmes au sol, presque enlacés, dans un nuage de poussière. Je me mis à trembler, le chien était trop fort que moi, je ne pourrais tenir longtemps. J’étais perdu. Je me suis pensé, c’est trop con de finir ainsi! Déchiqueté par un clébard!

 

Il y eut cette détonation et l’effroyable hurlement. Le corps de la bête se raidit, puis devint inerte. Plus rien. Je pouvais relâcher mon étreinte. J’avais vaincu le fauve. En vrai,  le Toine, attiré par le bruit, était sorti sur le pas de sa porte avec son fusil. Bien que voulant atteindre le visiteur inconnu, il avait tiré dans le tas et occis son chien du premier coup. Le Toine n' était pas maladroit, bien au contraire, mais à cette heure de la journée, il avait déjà pas mal picolé.  Maintenant, hébété, il constatait les dégâts, arme baissée.

 

Mu par un instinct de survie, je me relevai d’un bond dont je ne me serais pas cru capable. Je me jetai sur lui pour lui arracher son fusil avant qu’il ne reprenne ses esprits.

 

Le Toine n’offrit pas de résistance.  Il me regardait l’air absent.  Je me suis dit que ce serait trop long de tout lui expliquer et que de toute façon il ne comprendrait pas. Il y avait désormais ce chien mort entre nous.  Une chose qu’il ne pourrait jamais me pardonner.  Comme si la perte de son chien avait enlevé tout sens à sa vie. Avait-il même encore envie de vivre? J’ai appuyé sur la gâchette. Oubliant de vérifier, dans le feu de l’action, que le fusil était bien un fusil à deux coups. Heureusement, il l’était. Le Toine pivota sur lui-même, sans un cri et s’écroula sur le cadavre de son chien.

 

Ensuite j’ai voulu traîner les deux corps dans la fosse à purin.  J’en avais fini avec le chien, ce ne fut pas chose facile, un beauceron c'est lourd, quand j’ai entendu au loin des rires  et le couinement caractéristique de freins  trop brusquement sollicités. Merde! Ça pouvait être la brigade vététiste! Manquait plus qu’eux! Vite, je suis rentré à l’intérieur de la ferme. La porte du petit vestibule avait été enlevée, on accédait directement  à une  sombre cuisine. J’aperçus  posés sur la table au milieu de  bols, de  verres et d’ assiettes sales, deux  fusils, canons  relevés. Sûr que le Toine, il l’aimait la chasse! Je m’assurai  cette fois qu’ils étaient bien chargés et à deux coups. Je choisis celui qui  semblait en meilleur état et posai  l’autre contre le mur près de l’étroite fenêtre qui donnait sur la cour. Je la laissai ouverte, mais fermai les volets juste ce qu’il fallait pour ne pas être vu,  prenant soin cependant de garder un espace suffisant au mouvement du canon lorsqu’il suivrait sa cible. J’étais prêt.

 

Les voix se rapprochèrent. Deux gendarmes casqués bavardant tranquillement apparurent sur leur VTT. Insouciants, ils jouaient en rigolant les équilibristes, contournant les obstacles dans le capharnaüm de la cour, se défiant  à qui mettrait pied à terre le dernier. Sûrement de jeunes gendarmes pour s’amuser ainsi! Mais ils se rapprochaient dangereusement du corps du Toine encore masqué par des piles de tuiles. J’étais désolé pour eux, mais c’était le moment ou jamais. Je fis feu deux fois. 

 

Je suis assez doué au tir. Le second gendarme surpris, empêtré dans son vélo n’avait pas eu le temps de sortir son arme.  Je m’approchai  des corps. Comme prévu, ils étaient jeunes, peut-être des stagiaires, un garçon et une fille, morts sur le coup. C’était mieux! Ça m’aurait été pénible de devoir les achever.

 

Maintenant, Il me restait le plus dur à faire, trainer les deux nouveaux cadavres dans la fosse à purin près du chien. Et y mettre aussi celui du Toine. Et puis avec une fourche  arranger le tout pour  que rien ne dépasse à la surface. Moi qui avait en horreur tout ce qui touchait au jardinage j’étais déjà  puni!

 

Mais avant il fallait que je souffle un peu. Tout était allé si vite. J’étais épuisé! Pris dans l’action, je n’avais pas eu le temps de réfléchir.  Et pourtant, il me fallait réfléchir. J’avais commis mes crimes sans préméditation. Mais ça ne devait pas m’empêcher de méditer après! Il me fallait trouver un plan malin pour m’en sortir.  Et là,  j’ai eu l’idée! Faire croire à un coup de folie du Toine! Il aurait tué les gendarmes et ensuite se serait suicidé. Simplet, mais plausible! Le Toine était  célibataire, alcoolique,  dépressif et agriculteur… Son cas devait cocher toutes les cases des probabilités statistiques annuelles  de la police et de la gendarmerie. On n’irait pas chercher plus loin: un dommage collatéral du malaise du monde agricole! Voilà, le tour était joué! Il ne me restait plus qu’à arranger la scène du crime…  Du boulot certes, mais qui m’évitait la corvée des corps et de la fosse à purin. C’était un plan plus intello et bien moins physique qui convenait mieux à mon tempérament. J’en aurai souri si la situation n’avait pas été aussi tragique…

 

Ça me prit  quand même du temps,  effacer mes empreintes,  mettre celles du Toine sur les fusils,  positionner les corps et les choses comme il convenait, nettoyer mes vêtements. Bien sûr, il y avait des points faibles à mon scénario. Pourquoi le Toine avait-il jeté son chien dans la fosse à purin? Pourquoi s’était-il tiré une balle dans la tête en tenant son fusil de manière aussi peu académique? Les experts de la gendarmerie en psychologie criminelle et en balistique risquaient d’y perdre leur latin! Je me rassurais  en me disant que toute affaire criminelle comporte sa part de mystère et qu’en ces temps difficiles  la police avait d’autres chats à fouetter. C’était même le bon moment pour commettre un crime! Et puis  j’avais de solides atouts: personne ne savait que j’étais ici et  je n’avais aucun mobile…

Cependant je devais faire gaffe. Pas d’oubli imbécile, de petite erreur d’inattention!   On voit souvent ça dans les romans policiers, le coupable  pense à tout et se fait prendre pour un rien au dernier moment. Le diable se cache dans les détails!

 

Le travail terminé, j’ai eu très soif…Normal, le moment avait été particulièrement chaud!  Et j’avoue, une idée idiote m’a traversé l’esprit, le Toine doit tenir des bières au frais dans son frigo, c’est sûr… Et tu l’as bien méritée ta mousse! Je me suis ressaisis, ce n’aurait pas été raisonnable.  Je devais vider les lieux au plus vite! 

 

Mais, avant, il  me fallait faire les choses dans les règles. Question de probité morale ou d’honnêteté intellectuelle, je ne sais trop… Si  maintenant, bêtement, au retour, je me prenais une amende de 135 euros, tous ces malheureux innocents seraient morts pour rien. Absurde! Impensable! Je n’en fermerais plus  l’œil de la nuit! Par respect, je leur devais de rentrer chez moi en toute légalité.

 

En rejoignant la ferme des Toines, je m’étais mis  à moins d’un kilomètre  à vol d’oiseau de mon domicile. Sur ce point, j’étais donc dans les clous, mais, après tout ce mic-mac,  j’avais  bien sûr largement dépassé l’heure où j’aurais du rentrer.

Je pris donc le temps de remplir soigneusement sur un rebord de table de la cuisine du Toine une nouvelle attestation de déplacement dérogatoire. J’en porte toujours une vierge sur moi, au cas où… J’inscrivis mon nom, mon prénom, ma date de naissance, je mis une nouvelle heure de sortie cohérente, je datais, signais et cochais la case déplacements brefs liés à l’activité physique… Et de l’activité, j’en avais eu ma dose!

Je mis l’attestation dans ma poche. Je pouvais finir ma ballade l’esprit tranquille. J’étais conforme. Je quittai la cuisine en laissant la porte ouverte. Certainement, le Toine  allant se suicider n’aurait pas pris la peine de la fermer.  Je traversai  la cour et m’éloignai en direction du bourg.

 

Avant d’arriver aux premières maisons, j’enfonçai  ma casquette au ras des oreilles et je mis mon masque, prenant soin de bien couvrir le nez. Il était préférable que je rentre chez moi incognito.

 

 

 

 

 

 

 

Partager cet article

Repost0
18 décembre 2019 3 18 /12 /décembre /2019 10:53
Penseur de j'aioubliéqui, Expo Venise sept 2017 (photo privée jmg)

 

 

Je savais pas trop quoi faire ce soir-là. J’ai ouvert Télérama. Il signalait un Rohmer sur Arte et un Tarantino sur la une. J’ai choisi Tarantino.  Ma vie a basculé…    C’était « Django Unchained », ça m’a  plu et ça m’a donné des idées.

 

La fin surtout, quand les méchants sont punis, que tout explose. Alors, heureux, mission accomplie, justice faite,  Django sapé comme un seigneur,  rejoint sa nana qui applaudit. Je me suis levé  de mon fauteuil et moi aussi j’ai applaudi. Et cette nuit, pour une fois, j’ai bien dormi.

Au matin,  je n’étais plus le même homme, j’étais Lulu Unchained. Mon prénom, c’est Lucien.

 

Je me suis procuré une arme, un petit révolver, presque un jouet. Dans le quartier  Beaubrun,  c’est facile, quand on y met le prix.  J’ai appris à tirer.  Facile aussi. J’ai appris seul, en prenant mes infos sur Internet. Et je me suis entrainé. Il y a plein de coins tranquilles dans la campagne, autour de Saint-Etienne. Je les connais par coeur depuis le temps que  je m’y balade. Seul, toujours seul. J’aime pas la compagnie.  Et puis un jour, je me suis senti prêt. J’ai mis une perruque, de  fausses moustaches, des gants. un blouson passe-partout, sans oublier, dans une poche, un petit sac souple à provisions gris.  Et je suis monté dans le tram. A Saint-Etienne, le tram, c'est une institution.

 

 

Ça fait longtemps que j’ ai envie de me faire un de ces gars à capuche, écouteurs  vissés sur les oreilles, affalé, sur une banquette du tram, les pieds posés sur celle  d'en face  et qui vous regarde  d’un air mauvais quand vous osez le  déranger. J’en ai ras la casquette de ces mauvaises manières.

C’est même devenu  au fil du temps une obsession. Pendant 30 ans, cinq  jours sur sept, j’ai dû prendre le tram,  matin et soir, pour le boulot  et  ça a été une humiliation, une  souffrance quotidienne de les voir me narguer, sûrs de leur force, et de ne pouvoir rien dire, rien faire  par crainte d’en prendre une. C’est vrai que physiquement je ne suis pas très costaud. Pas du tout du genre  à impressionner les foules. A cause de ça, toute ma vie, j’ai été obligé de baisser les yeux, de me taire. J’ai dû subir l’arrogance et le mépris des forts, des gros, des épais, des corpulents, des tout en muscles. Dans la jungle urbaine, je ne fais pas le poids, je n’existe pas. Au point même que parfois,  il m’est arrivé de faire le trajet à pied, et pourtant ça fait une sacrée  trotte de la Terrasse à Bellevue, tellement les gars à capuche, je les supportais plus..

 

Maintenant c’est fini. Avec mon petit révolver, c’est moi le plus fort. Je vais régler mes comptes. Je vais enfin prendre le tram pour mon plaisir.  

 

Je lui ai demandé  poliment d’enlever ses pieds de la banquette. Je lui ai dit  poliment que je voulais m’asseoir. Oui, m'asseoir, là, justement où il avait posé ses pieds. Ça s’est passé exactement comme je l’avais prévu. Il  m’a à peine regardé  et m’a dit de me casser. Il  a dit très précisément, Casse-toi grand-père!   En plus d’être maigre, je suis vieux. Alors, j’ai insisté et j'ai commencé à lui faire la leçon, les places assises, jeune homme, ne sont pas faites pour qu’on y pose les pieds... Intérieurement je jubilais. Je savais comment il allait réagir et j'attendais cette réaction avec une  impatience gourmande. Quand il s’est  levé, l’oeil mauvais, menaçant, sans doute voulait-il me  donner un méchant coup de boule,  j’ai sorti le petit  révolver de ma poche.

 

Ce fut comme un miracle. Le gars à capuche s’est rassis, s’est dégonflé au sens propre du terme, est redevenu  le petit garçon qu’il n’aurait jamais dûcesser d’ être, balbutiant des excuses, sans doute pissant  dans sa culotte.  Et  j’avoue avoir pris du plaisir à voir ses yeux incrédules lorsque le coup est parti. Secrètement, en moi même, comme la femme à Django, j’ai applaudi. Le méchant à capuche était enfin puni. Dans le tram, bien sûr, personne n’a pipé mot.  J’ai dit tout fort, ne vous inquiétez pas, Mesdames, Messieurs, je travaille pas à la chaine, je tue à l’unité. J’avais lu quelque part, peut-être dans Télérama, qu’un peu d’humour   fait passer en douce la violence. Personne dans le tram n’a ri. Je suis descendu place Marengo. et un peu plus loin, hors du champ des caméras de surveillance que  le maire LR a fait poser partout dans le centre ville, j’ai rangé mon déguisement, blouson compris, dans mon sac souple à provisions gris.

 

Dans les mois qui ont suivi, j’en ai buté quelques uns de ces gars à capuche aux pieds posés sur les banquettes. J’ occupais ma retraite.  Le temps passait vite. Par précaution, pour ne pas me faire prendre. j’espaçais mes petites exécutions, je changeais de stations, d’heures, de jours, de lignes.

Je me suis mis à faire la une des journaux, on m’appelait le « tram killer », le « serial capuche »  et même, dans une revue littéraire, ça, j'avais bien aimé,  "l’homme qui n’aimait pas qu’on pose les pieds sur les banquettes de la STAS", (ndlr: l’équivalent stéphanois de la RATP). Grisé par la célébrité, j’aurais pu donner une autre dimension à mon entreprise, faire exploser tout un tram par exemple, mais ça faisait trop de victimes innocentes, la femme à Django n'aurait pas aimé, et puis je n’avais pas les moyens de Tarantino...

 

 A la longue, je me suis lassé..  J’ai pris moins de plaisir…J’ai réfléchi aussi… C’était quand même intellectuellement limite de tuer au motif du savoir-vivre. Dans les médias, certains commençaient à m’appeler « Monsieur propre » et j’éprouvais une réelle gêne à être devenu le justicier des incivilités, l’icône des partis d’ordre. L’ordre, la morale, c’était pas trop mon truc. J’avais tué pour mon compte personnel, pour des  raisons intimes, pas pour la société…   Et puis, à force de voir leurs yeux incrédules quand je pointais sur leur coeur mon petit révolver,  je m’étais mis un peu  à les aimer ces petits gars à capuche. Je devais arrêter.

 

Un jour, sans trop savoir pourquoi je me suis assis dans le tram et j’ai posé mes pieds sur la banquette d’en face.  Un vieux con pas très costaud est venu me demander de les enlever et s’est mis à me faire la leçon, à votre âge, Monsieur, vous n’avez pas honte de… Je lui ai dit, casse-toi grand-père,  et comme il insistait, j’ai sorti mon révolver et j’ai tiré. Et j’avoue avoir pris du plaisir à voir ses yeux incrédules lorsque le coup est parti.   Personne dans le tram n’a pipé mot. J’ai plaisanté, vous en faites pas Mesdames, Messieurs, un coup de feu ça va, deux coups, bonjour les  dégâts ! Personne n’a ri  Mais je  savais par expérience que dans les transports en commun   les gens n’ont pas d’humour. Je suis descendu à Marengo. Chez moi,  j’ai brûlé tous mes déguisements. Il y en avait un stock.  Le soir, j’ai regardé le Rohmer que j’avais pris soin d’enregistrer. C’était « Le genou de Claire», et ça m’a  plu. La nuit, j’ai bien dormi. Au matin, j’étais un autre homme. J’ai fait mes bagages et  je suis parti m’installer sur les bords du lac d’Annecy.

 

Partager cet article

Repost0
4 mars 2018 7 04 /03 /mars /2018 15:34

 

photo privée jmg (mars 2018)

 

Il l’a suivie par amour, ça me ferait tellement plaisir si tu viens, tu sais!   Et maintenant, il est là qui regarde à droite et à gauche dans la rue  pour être sûr que personne ne le voit entrer. Il a baissé la tête. Enlève ta capuche, tu  ne peux  être comme ça ici!  Elle parle doucement, lui prend la main.  Avec elle, il se sent fort.

Il monte l’escalier, sans tenir la  corde de marinier qui sert de rampe,  c’est seulement pour la décoration! Les marches  ne sont pas hautes, il piétine et manque trébucher. 

Dans la salle en haut, bleu pâle, il y a surtout  des dames âgées, mais quelques  jeunes bourgeoises assises aux tables près des fenêtres.  L’une pense en le voyant, tiens, un ours dans la bonbonnière!

Ici, quelques rires feutrés, une musique en sourdine, le murmure des conversations. Pas comme au bar-tabac où il va boire un coup avec ses copains.
 
Leur table est placée au centre, il a l'impression qu'ils font le spectacle. Son gâteau  est d’un rose vif insoutenable. Pas plus que le thé, il ne l’a choisi. Pareil que Madame, il a bredouillé à la serveuse. Et maintenant, il doit s’en débrouiller. Comme de la théière, de la tasse, de sa soucoupe, du napperon en dentelle,  de la petite cuillère, de la fourchette et de la serviette en tissu. Mais heureusement Pauline s’occupe de le servir, il faut bien respecter le temps d’infusion. Pour le reste, il n’a qu’à l’imiter.

Le gâteau rose était bon, pas trop sucré et le thé ne lui a pas  encore donné  envie de vomir. Sur la nappe, il n’a laissé ni miettes ni salissures.  Pauline est ravie. Elle le regarde en souriant et lui dit, je t’aime. Il l’aime aussi.

Maintenant, il peut se détendre et profiter un peu de ce voyage en terre inconnue qu’il ne racontera à personne. Alors, il s’étire lentement de tout son long sur le petit fauteuil crapaud et bâille  bruyamment, comme il le fait chez lui  quand tout va bien.  
 

Partager cet article

Repost0
6 février 2018 2 06 /02 /février /2018 16:09
photo privée jmg

 

Du glacier la vue est magnifique, vraiment. Pas pris de photo, J’en ai 1000 de montagne, l’hiver, stockées dans les nuages, qui se ressemblent toutes, qu’on ne regarde jamais. Les clichés de sommets opposent à nos souvenirs une réalité plate.
Pour l’heure, j’ai cette piste noire à prendre, et ses bosses monstrueuses à effacer. C’est ce que je raconterai ce soir à la veillée à ceux qui sont restés dans la vallée. Et si je suis un peu ivre, je monterai même sur la table pour mimer.
L’ai-je bien descendue? Peu importe! Je l'ai descendue.
Avec mon casque neuf et mes lunettes noires enveloppantes, mes 8 sous-vêtements techniques et doudounes diverses, plus l'anorak ad hoc garanti froid extrême, à la regarder d’en bas, je me sens presque beau. Puis-je plaire ainsi?
Justement, me frôle Scarlett Johansson dans un souffle mêlé de parfums éthérés et de cristaux de glace. Mais c’est peut-être Jessica Chastain, peut-être  Eva Green! Maitrisant mieux la trajectoire de ses skis se serait-elle arrêtée pour me demander qui je suis?
Question existentielle ou ivresse des cimes? S’ouvrent à moi tous les possibles. 

Partager cet article

Repost0
17 décembre 2017 7 17 /12 /décembre /2017 17:00
 

C’était écrit noir sur blanc au bas de l’ordonnance : marche journalière d’au moins 30 minutes. La doctoresse avait insisté, pour ce que vous avez, Monsieur Lenoir, vous devez absolument marcher. Il était ressorti consterné du cabinet médical, plus affecté par cette prescription que par le diagnostic. Mais, puisqu’il devait marcher, il marcherait…

Aussi, le lendemain, Augustin Lenoir décida de se rendre à pied à l’hyper super marché qui se trouvait à la périphérie de la ville. Là où il avait l’habitude de faire ses courses. Il portait en bandoulière son sac à provisions.  Il  y avait rangé, par précaution, son mini parapluie.

Le trajet lui parut interminable, Augustin Lenoirl regardait sans cesse sa montre. Il lui fallut exactement 27 minutes pour se trouver face aux imposants bâtiments du centre commercial.

Mais, il devait encore franchir les multiples sorties ou entrées d’un gigantesque rond point qui semblait avoir aimanté la totalité des automobiles de la ville. L’odeur et le bruit étaient insupportables.  Rien n’était prévu pour   un piéton. Traverser, c’était jouer sa vie à la roulette russe!. Il hésita un instant puis se lança. Il ne pouvait avoir marché pour rien!

Appels de phares, crissements de pneus, hurlements d'avertisseurs, il manqua plusieurs fois d’être écrasé... Et toutes les injures qu’il n'entendit pas!

Il ne faut jamais faire obstacle au désir de consommation des braves gens qui roulent avant les fêtes de Noël vers les supermarchés...  Aux enfants rêvant de jouets et de confiseries, aux épouses de parfums,  aux maris  d’alcools forts. Tous  voulaient sa peau! Les paisibles berlines familiales s’étaient muées en effrayantes machines de  mort.

Lorsqu’il  parvint, en sueur, le coeur battant, dans une sorte de no man’s land d’herbes folles qui séparait les voies de circulation des premiers parkings, Augustin Lenoir comprit qu’il était  sauvé. Il ne lui restait plus qu’une centaine de mètres à parcourir pour se retrouver  en terrain connu.

C’est à ce moment que Ferdinand Biron l’aperçut. Ferdinand Biron était GISCBV (garde intermittent stagiaire citoyen bénévole vigilant) chargé de renforcer la sécurité du centre commercial pendant la période des fêtes. Il avait retenu de son  court stage de formation qu’un individu accédant à pied à un centre commercial était forcément un terroriste. Ferdinand Biron souleva le canon de son fusil mitrailleur.

Augustin Lenoir, lui, s’était arrêté  pour reprendre son souffle. Il commençait à pleuvoir. Il avait posé son sac à provisions  à terre. Il en sortit son parapluie.

Dans un pays en état d’urgence, rien, hélas, ne ressemble plus à un pistolet automatique qu’un parapluie rétractable.

Partager cet article

Repost0
2 avril 2017 7 02 /04 /avril /2017 14:27

Soulage (extrait)

                                                                                     Soulage  (extrait)

 

Il y a eu ce chien au pelage noir sorti d’on ne sait où.  Qui nous frôla les jambes, puis accompagna notre ballade toute cette fin d’après-midi. C’était le début du printemps, le premier jour de l’heure d’été. Il faisait beau, l’air était doux. Nous marchions sur les chemins qui suivent la ligne de crête, quelque part dans les Monts du Lyonnais.

 

En fait, le chien, il nous précédait de quelques mètres,  se retournant de temps en temps pour voir ou nous en étions. A chaque  croisement, quand nous avions pris un chemin différent du sien, il s’arrêtait, relevait la tête, nous regardait, revenait aussitôt vers nous et repartait devant.  Nous avons trouvé ça plutôt sympathique et amusant. C’est vrai que les promenades dans cette campagne, depuis le temps qu’on en pratique tous les chemins, sont plutôt ennuyeuses. Tout y est si prévisible.Et cela fait si longtemps qu’un être vivant ne nous a pas témoigné aussi durablement une tel attachement. On s’est pris au jeu:  on a décidé de suivre sa trace plutôt que de lui imposer la nôtre.

 

Va où tu veux bon chien! Sois notre guide, on te suit!

 

Alors on l’a suivi. S’émerveillant de son obstination à nous conduire et de sa patience à nous attendre lorsque nous nous arrêtions pour nous reposer ou regarder le paysage. 

Quand il a pris ce chemin pentu qu’on connaissait mal et qui s’enfonçait dans une forêt de sapin, beaux joueurs, on l’a suivi.

 

Maintenant que les arbres cachent le ciel, la marche devient plus difficile. C'est une forte descente. On se tord les chevilles sur des cailloux pointus. Le chien a  disparu. 

Et puis  dans la pénombre, soudain, des yeux injectés de sang... Oreilles dressées, poils hérissés, babines retroussées, gueule  effrayante ouverte sur de terribles crocs, le paisible chien fait face. C’est un loup.

Partager cet article

Repost0
9 août 2016 2 09 /08 /août /2016 10:04

Installation,  allée des soupirs, Panissières

                                                  Installation, allée des soupirs, Panissières

Emile, genre vieux-beau, file vers la côte d’Azur pour une énième tournée des grands ducs. Cheveux blancs et clairsemés au vent, écharpe beige au cou, il roule sur la Nationale 7, entre Roussillon et Bollène. Petit cabriolet anglais, rouge, désuet. Ses enfants ont grandi. Les enfants de ses enfants aussi. Il ne se souvient pas des prénoms ni des anniversaires. Il n’a jamais fait beaucoup de cadeaux, ni donné de baisers, ni séché de larmes… Il est un peu à la ramasse, Emile, à contre-temps. Mais libre.

En sens inverse remontant prudemment vers Paris, entre Bollène et Roussillon, voici    papy Fernand. Dans sa Skoda Superb, un break gris sérieux. Il revient de vacances. Du Lavandou. Il transporte la dernière génération de la famille, les Amandine, Florian, Gabin, Marianne, Laetitia, Manon. Ça crie, ça rit, ça pleure, ça grimace autour de lui. Et puis il y a les arrêts pipi, les jeux, les taquineries, les bouderies, les petits bisous, les envies de friandises.

Le hasard fait que le vieux-beau et le papy ont choisi, au même moment, la même station-service sur la Nationale 7 pour faire le plein.

Ils  remplissent leur réservoir, face à face. Essence contre Diesel enrichi.

Chacun se regarde, Emile, vieux loup solitaire en écharpe de tweed et Fernand, aïeul débonnaire au bermuda fleuri. Voyant l’autre, chacun pense, et si, comme lui, j’avais…Que serait ma vie?

Ensuite ils entrent ensemble dans la boutique Agip et se trouvent côte à côte devant la caisse enregistreuse.

Après, que s’est-il passé? On ne sait trop… Une chose inexplicable. En effet, quand ils sortent, ils ont échangé clés et papiers. Chacun monte dans la voiture de l’autre, comme si de rien n’était. Papy-cadeau dans la Triumph rouge et vieux-beau dans la Skoda grise. Les enfants, qui voient avec des yeux d’enfants, ne s’aperçoivent de rien. ( Pour vous, lecteurs dubitatifs, sachez que le regard des enfants se focalise sur les détails, et comme papy-cadeau et vieux-beau ont un grain de beauté à peu près identique sur la joue droite…).

Dès qu’il pose les mains sur le volant en bois d’acajou du cabriolet, Fernand, a des envies de femmes, d’alcool et d’aventures. Rapide coup d’oeil dans le minuscule rétroviseur intérieur. Se trouve fière allure! A lui, la belle vie!

Pour Emile, c’est quelques heures plus tard, la nuit venant, en réglant la climatisation électronique quadri zones du break Skoda qu’il se sent devenir pleinement pater familias comblé, prêt pour ces longues soirées d’hiver au coin du feu, petits-enfants sur les genoux à qui raconter des histoires d’ogres et de fées… Il était une fois…

Nos deux hommes sont heureux. Echange réussi.

Bon, après, bien sûr, ça se gâte… Dieu qui régit l’ordre des étoiles et des planètes, assoupi pendant le trajet Roussillon – Bollène, se réveille, voit les choses et ne peut les laisser en l’état…

Du côté de la Coucourde, la fragile Triumph fait donc une embardée et se prend de plein fouet la pile d’un pont. Près de Nevers, à Puyloubier pour être précis, la Skoda Superb grise, pneu avant droit éclatant, s’encastre sous un énorme camion. Et 8 morts, d’un seul coup d’un seul, viennent s’ajouter aux statistiques des accidents routiers.

Moralité: quand ta route est tracée, tu dois la suivre.

 

Partager cet article

Repost0
16 mars 2016 3 16 /03 /mars /2016 14:17

 

Dis, tu l'installes quand la machine?

Il a pris ce ton geignard qui agace ... Je lui réponds que pas tout de suite, que pour le moment je n'ai pas le temps, qu'on ne peut pas faire n'importe quoi, qu'il faut lire la notice, que je ferai ça à tête reposée.

Il insiste, tu sais que c'est important pour moi cette machine! Maintenant, il pleurniche. C'est insupportable! Et pourquoi, en plus, il appelle toute chose, une machine!

Oui, oui, je te dis que je vais m'en occuper! Mais il n'y a pas que toi dans la vie! J'ai d'autres choses à faire! Tu peux bien attendre un peu! Tu n'es plus un enfant!

Il sanglote. J'ai soudain envie de le frapper. Je préfère sortir. En claquant la porte.

Dehors l'air est doux, c'est le début du printemps. Sur le boulevard, les gens se sont installés aux terrasses des cafés. Les femmes ont mis leurs tenues légères. Je les trouve belles. Je respire. Ma colère est tombée. J'ai tort de m'énerver. Tout ça ne me prendra que quelques minutes, je n'ai même pas besoin de lire la notice. Pour lui c'est important et pour moi c'est rien, à peine un petit quart d'heure.

Quatre à quatre je monte l'escalier. Je n'aurais jamais du lui parler comme ça. Je vais m'excuser, l'embrasser, lui dire que je l'aime. Je savoure d'avance le plaisir que je vais lui faire.

Il ne tourne pas la tête lorsque j'entre dans le salon. Il est, comme je l'ai laissé, assis dans un des fauteuils, mais immobile, endormi. Mort.

Je me laisse tomber à côté de lui sur l'autre fauteuil. Triste, plein de remords, anéanti aussi par toutes les formalités à faire et tous les papiers qu'il va me falloir remplir. J'essaie de chasser ces idées honteuses qui me passent par la tête comme : ce n'est pas encore demain la veille que je vais pouvoir aller me balader tranquille sur le boulevard et m'installer à la terrasse d'un café pour voir passer les filles. Que n'est-il mort en hiver!

Pour le salut de mon âme, il faut absolument que je me concentre sur ma peine. Uniquement sur ma douleur. Que je sois pleinement le fils éploré qui vient de perdre son père. Impossible! Devant moi, posé sur le sol, il y a le colis livré par Amazon, à peine ouvert lors de la vérification d'usage. Et me trotte dans la tête cette question infâme qui me conduira droit en enfer, sur leboncoin, combien vais-je bien pouvoir tirer de cette" machine" qui n'a jamais servi?

 

Partager cet article

Repost0
20 janvier 2014 1 20 /01 /janvier /2014 10:14

sapins2

 

 

Je suis si heureux de te faire plaisir !


Il a son bon sourire et pourtant la phrase me glaçe. Depuis toujours, il n’est que mots gentils, attentions, menus services, petits cadeaux. Il trouve toujours un prétexte pour me faire plaisir. Mais, à la fin, trop, c’est trop ! Aujourd’hui comment lui dire, sans le rendre malheureux, tant il semble heureux de me faire plaisir, que de me faire plaisir, ça ne me rend pas heureux ?

 

Devant lui, j'ai trop longtemps fait semblant d’être heureux. j'ai mimé la joie, trépigné, poussé des petits cris, je l’ai serré dans mes bras, en lui disant merci, merci, mille fois merci, ce que tu es gentil ! Autant de réactions qui, hélas, l’ont conforté dans l’idée qu’il me rend  heureux en me faisant plaisir.

 

Il est devenu cette araignée bienveillante qui a tissé sa toile et m'a pris dans les fils gluants de sa bonté. Je vis l’enfer de sa prévenance obsessionnelle. J'aurais tant aimé qu’il me donne au moins une fois une raison de ne pas l’aimer, au moins une fois une raison de penser que mon amour pour lui puisse être déraisonnable.

 

Mais c’est bien tard pour lui avouer que ce que j'aime le moins en lui c’est son excès de bonté, de prévenance, d’amabilité, de politesse, de courtoisie, cette gentillesse dégoulinante de tous les instants et surtout cette certitude béate qu’il a fini par acquérir au fil des années d’être le bien, le bon, le juste, le droit, le meilleur dans sa seule personne incarnés. Oui, je lui ai laissé trop longtemps le champ libre sur le créneau de la bonne humanité. Par ma faute, il a  pris la grosse tête, a enflé des chevilles, bref, à gonflé de partout.

 

C’est maintenant un être bouffi de bonté, sorte de baudruche géante, monstrueuse, effrayante de vertu, faisant de moi par comparaison une mesquine  chambre  à air de méchancetés. Que n’entend-il pas l’effroi, mais aussi la sourde menace, dans ma voix quand je lui réponds avec un sourire de supplicié, tu es trop gentil, beaucoup trop gentil !

 

Et ce qui devait arriver arriva : le jour de Noël, je me suis enfin décidé  à lui offrir ma petite boîte de chocolats empoisonnés. Oubliant que dans son implacable générosité il voudrait sur le champ les partager avec moi...

Partager cet article

Repost0
28 octobre 2013 1 28 /10 /octobre /2013 17:02

 

La phrase qu’on n’a pas dite, le dernier mot qu’on n’a pas eu, les ratés, les retards, les remords, tout ce qu’on regrette… 

 

Il aime bien Benabar. Il  éteint l’autoradio à regret. Il vient de garer son Austin Healey à coté de la Fiat 500 rouge. On dirait un jouet. Elle lui a laissé un sms « viens vite ». Il n’a mis qu’une vingtaine de minutes depuis le centre-ville.

  

En fin d’après-midi dans la lumière d’automne, la façade en briques du manoir est magnifique.  Avec les automobiles, le parc, son costume Armani, cela fait un peu spot publicitaire pour parfum de luxe,  pense-t-il. Mais je ne suis pas Jude Law.

 

Il sait qu’à cette heure, elle prend le thé au salon. Elle n’y est plus.

La tasse a été abandonnée sur la commode Louis XV, à même le bois précieux, au bord. Il frissonne, craignant qu’un courant d’air lui fasse perdre l’équilibre, que la fragile porcelaine  tombe sur le parquet et se brise. Il prend délicatement l’anse, trempe ses lèvres dans le peu de liquide ocre qu’elle a laissé. C’est froid. Darjeeling trop infusé. Il grimace. S’est-il empoisonné ?

 

Il repose la tasse  dans sa soucoupe sur le plateau d’argent, au centre de la table basse, à l’endroit précis où elle aurait dû se trouver. Il voit le billet plié, Tu l’as donc bu, ce thé amer? Viens vite. Il aime cette écriture d’écolière griffonnée et ce jeu de cache-cache. Il sourit. Suis-je si prévisible ? Sommes-nous encore des enfants ?

 

Ensuite, songeur, il montera  l’imposant l’escalier, manquera une marche, tombera les mains en avant, mais  sans se faire mal, se relèvera vite, tenant cette fois la rampe. Il suivra   l’interminable couloir dont les murs portent les portraits de la vénérable famille. Cinq générations me regardent passer, est-ce bien raisonnable? Il poussera enfin la  porte. Sur le lit à peine défait encore un billet froissé. Qu'il lira plus tard.

La fenêtre est ouverte. Il se penche. En bas, il voit son frêle corps brisé.

Il vomira le thé.  

 

 

Partager cet article

Repost0